En revenant sur l'histoire des
civilisations qui nous ont précédés, Ronald Wright met à jour le
lien entre le mépris de l'environnement et le déclin d'une
civilisation, et à l'inverse celui entre un développement
respectueux des contraintes naturelles et la pérennité de la
société. Les civilisations romaines et mayas ont ainsi cédé à la
tentation inhérente au progrès - le « piège du progrès »
selon Wright -, celle de se laisser aveugler par ses propres succès
au point de perdre la conscience de ses propres limites. Mais si la
conséquence d'une telle attitude a été dans les deux cas radicale,
c'est aussi parce qu'au moment où il était possible de remettre en
cause une organisation vouée à l'échec, ces sociétés ont opté
pour le statut quo. Ainsi l'exemple Mayas : « A
mesure que la crise prenait de l'ampleur, la réaction des dirigeants
ne fut pas de chercher une nouvelle voie, de réduire les dépenses
royales et militaires, d'essayer de réhabiliter les terres à l'aide
de terrassement ni d'encourager le contrôle des naissances (dont les
mayas connaissaient peut-être le moyen). Non, ils se braquèrent et
continuèrent de faire ce qu'ils avaient toujours fait, mais en pire.
Ils construisirent des pyramides encore plus hautes, donnèrent
encore plus de pouvoir aux rois, exploitèrent encore davantage les
masses, partirent guerroyer encore plus loin. ». Dans une
plus petite mesure, mais de façon encore plus remarquable, les
Pascuans se sont condamnés en coupant jusqu'au dernier arbre de leur
île. Ces arbres étaient en effet nécessaires à l'élévation des
majestueuses statues par lesquels les deux clans de l'île
rivalisaient. Mais à la question de savoir pourquoi ils ne se sont
pas arrêtés à temps, sommes-nous aujourd'hui capables de répondre
?
Selon Wright, nous pouvons, à la
lumière de l'échec de ces civilisations, organiser notre propre
réussite. Il s'agit de faire dès à présent le choix fondamental
qui déterminera l'avenir d'une civilisation dont l'ampleur laisse
rêveur quant aux conséquences d'un éventuel échec. Observons par
ailleurs ce lien entre inertie et concentration du pouvoir sur lequel
insiste Wright. Les dirigeants occidentaux n'ont pas plus intérêt à
provoquer un changement qui pourrait remettre en cause leur pouvoir
que les dirigeants mayas n'en avaient à bouleverser leur propre
organisation. Le bien-être actuel d'une poignée de privilégiés
pèse-t-il plus dans la balance que l'avenir d'une civilisation ?
C'est à cette question posée en filigrane que Wright nous engage à
répondre en actes.
Dans son essai L’Empire du moindre
mal Jean-Claude Michéa pointe l’absence d’humanité constitutive du
libéralisme. Il revient en effet sur la distinction convenue entre le
libéralisme culturel et politique né avec les Lumières, et le libéralisme
économique ravageur que nous connaissons aujourd’hui : « Je soutiens,
en effet, que le mouvement historique qui transforme en profondeur les sociétés
modernes doit être fondamentalement compris comme l’accomplissement logique(ou
la vérité) du projet philosophique libéral, tel qu’il s’est progressivement
défini depuis le XVIIème siècle et, tout particulièrement, depuis la
philosophie des Lumières. Cela revient à dire que le monde sans âme du
capitalisme contemporain constitue la seule forme historique sous laquelle cette
doctrine libérale originelle pouvait se réaliser dans les faits. » (p. 14)
Afin de prendre toute la mesure de cette thèse, revenons à cette
définition que Lévinas donne du libéralisme en opposant ce dernier à la
philosophie de l’hitlérisme : « Toute la pensée philosophique et
politique des temps modernes tend à placer l’esprit humain sur un plan
supérieur au réel, creuse un abîme entre l’homme et le monde, rendant
impossible l’application des catégories du monde physique à la spiritualité de
la raison, elle met le fond dernier de l’esprit en dehors du monde brutal et de
l’histoire implacable de l’existence concrète. Elle substitue au monde aveugle
du sens commun, le monde reconstruit par la philosophie idéaliste, baigné de
raison et soumis à la raison. »[1] Le
libéralisme correspond à cette virginité comme possibilité de nouveauté
radicale, c'est-à-dire de rupture par rapport à l’histoire dont l’élan peut
être brisé, de rupture par rapport à l’être dont le déterminisme peut être
dépassé. L’homme est autonome, contraint par des lois qu’il a lui-même
édifiées. Si son corps en subit d’autres, ces dernières ne touchent pas ce qui
fait le fond de son être.
Lévinas reconnaît cependant comme possibilité inhérente à la pensée
libérale l’attitude consistant à se détourner de l’esprit : « Ce qui
caractérise la structure de la pensée et de la vérité dans le monde occidental
– nous l’avons souligné – c’est la distance qui sépare initialement l’homme et
le monde d’idées où il choisira sa vérité. Il est libre et seul devant le
monde. Il est libre au point de ne pas franchir cette distance, de ne pas
effectuer le choix. Le scepticisme est une possibilité fondamentale de l’esprit
occidental. »[2] L’homme est libre de toute
appartenance avant d’accomplir ses propres choix. Libre de toute valeur, de
tout idéal, de toute histoire, de toute référence transcendante, il peut
cependant se sentir perdu et chercher un ancrage, un attachement qui lui
préexiste. C’est en cela que Lévinas interprète comme possibilité essentielle
de la pensée occidentale la philosophie de l’hitlérisme – cette dernière offrant
à l’homme l’appartenance qui lui manque en reconnaissant sa vérité dernière au
plus profond de son corps, là où il retrouve son histoire. L’homme, effrayé
devant le vide que représente une liberté qu’il ne se sent pas en mesure
d’utiliser pour accomplir sa propre voie, s’abandonne aux déterminismes qui
l’allègent du poids de sa conscience.
Or, pour Michéa, cette distance entre la conscience et le monde
n’engendre pas seulement un risque d’abandon au déterminisme, elle met en place
un mécanisme déshumanisant. Afin de garantir la liberté de la conscience face
au monde, la logique libérale se refuse en effet à fonder la société sur un
ensemble de valeurs. Elle met en revanche en place les structures
impersonnelles du Droit et du Marché afin de préserver la neutralité de la
société et la liberté de conscience de chacun. Ce n’est dès lors pas le partage
d’idéaux qui réunit les hommes, mais la garantie d’être libre de choyer dans
l’isolement de la sphère privée les valeurs qui leur conviennent. Cependant,
comment l’individu intégré dans cette neutralité faite système peut-il être en
mesure de faire ses propres choix spirituels ? Comment l’individu peut-il
trouver dans la solitude de ses convictions auto-partagées le sens, celui de
son existence, celui du monde, celui de son histoire individuelle croisant
celle du monde ? Comment le sens, éclaté entre autant d’individus
dissuadés de mettre en commun en dehors du Marché, peut-il être préservé ?
A cette question, le libéralisme répond par la liste des systèmes
meurtriers qui l’ont précédé – et pointe de lui-même en quels termes se pose
pour cette idéologie la question de la société : la mort, ou la vie. Quant
à savoir de quelle vie il s’agit…
Selon Michéa en effet il y a, à l’origine du postulat libéral, la
lassitude de la guerre : « La crainte de la mort violente, la
méfiance envers les proches, le rejet de tous les fanatismes idéologiques et le
désir d’une vie enfin tranquille et pacifiée, tel semble donc être, en dernière
instance, l’horizon historique réel de cette nouvelle « manière
d’être » que les Modernes ne vont plus cesser, dorénavant, de
revendiquer. » (p. 27). Il ne s’agit donc pas tant de créer les conditions
nécessaires à l’accomplissement spirituel et éthique de l’individu, que de
mettre en place une société dans laquelle la vie, ou la survie, est préservée. Car
de cette sécurité et des structures qui la garantissent, le « reste »
découlera. Il ne s’agit donc plus d’en appeler à la vertu des sujets, mais de
reconnaître leur égoïsme fondamental, et de laisser faire le mécanisme qui
engendrera de lui-même une société pacifique et solidaire.
Ce lien entre naissance du libéralisme et volonté d’une vie sécurisée
renvoie aux analyses de Giorgio Agamben qui date lui-même la naissance de la
Modernité de l’entrée de la vie nue dans la sphère politique. Ce qui est en
cause, c’est la réduction de l’homme, du citoyen, à un être vivant, qui n’a
d’autre ambition que celle de vivre encore demain, mais qui n’a dès lors pas
d’autres droits que celui-là : survivre.
Le libéralisme a voulu libérer la conscience, c’est en ce sens que
Lévinas le défend contre toute réduction de la conscience à l’être. Pourtant, ainsi
que le suggère Michéa dans son essai, ce n’est peut-être pas tant la liberté de
la conscience que le libéralisme a garantie dans les faits, mais le bien-être
du corps par des mécanismes qui, s’ils devaient garantir l’épanouissement de la
conscience, l’ont, sans totalitarisme, vidée petit à petit de sa substance.
« L’Empire du moindre mal » a manqué d’ambition. Michéa nous appelle
à en avoir à nouveau.
[1] E. Lévinas, Quelques réflexions sur la philosophie de
l’hitlérisme, Paris, Payot et Rivages, 1997, p. 11.
Petite suggestion, extraite de L'horreur économique de Viviane Forrester : "Le non-travail des non-salariés représente, en fait, une plus-value pour les entreprises, donc une contribution aux célèbres "créations de richesses", un bénéfice en quelque sorte pour ceux qui ne les emploient pas ou, surtout, qui ne les emploient plus. Ne serait-il pas juste que leur revienne une part du profit généré par leur absence, une part des intérêts acquis à ne pas les employer ?" Ce serait juste, en effet, juste en un sens qui dépasse la stricte légalité, qui relève d'une justice non séparée de la moralité, d'une justice indépendante de la force...
"Il est juste que ce qui est juste soit suivi. Il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite parce qu'il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste. Le justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n'a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice, et a dit qu'elle était injuste, et a dit que c'était elle qui était juste. Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste." (Pascal, Pensées, & 135)
Cependant 90000 chômeurs de plus tous les mois, cela peut à terme représenter une certaine force...et renverser ainsi les critères de la justice...
Discours du 18 mars 1968 de Bob Kennedy, cité par Jean-Claude Michéa,
in L’empire du moindre mal,
Flammarion, Climats, 2007, p. 117 :
« Notre
PIB prend en compte, dans ses calculs, la pollution de l’air, la publicité pour
le tabac et les courses des ambulances qui ramassent les blessés sur nos
routes. Il comptabilise les systèmes de sécurité que nous installons pour protéger
nos habitations et le coût des prisons où nous enfermons ceux qui réussissent à
les forcer. Il intègre la destruction de nos forêts de séquoias ainsi que leur
remplacement par un urbanisme tentaculaire et chaotique. Il comprend la
production du napalm, des armes nucléaires et des voitures blindées de la
police destinées à réprimer des émeutes dans nos villes. Il comptabilise la fabrication
du fusil Whitman et du couteau Speck, ainsi que les programmes de télévision
qui glorifient la violence dans le but de vendre les jouets correspondants à
nos enfants. En revanche, le PIB ne tient pas compte de la santé de nos
enfants, de la qualité de leur instruction, ni de la gaieté de leurs jeux. Il
ne mesure pas la beauté de notre poésie ou la solidité de nos mariages. Il ne
songe pas à évaluer la qualité de nos débats politiques ou l’intégrité de nos
représentants. Il ne prend pas en considération notre courage, notre sagesse ou
notre culture. Il ne dit rien de notre sens de la compassion ou du dévouement
envers notre pays. En un mot, le PIB mesure
tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. »
Alors
que ce sinistre inventaire est toujours d’actualité quarante ans plus tard,
doit-on vraiment s’affoler face aux pronostics des chiffres de la croissance ?
Alors que les limites du capitalisme sont en ces temps douloureux de plus en plus difficiles à cacher ou à nier, la remise en cause de ce dernier ne semble toujours pas à l'ordre du jour. Son mouvement, aussi mortifère soit-il, demeure paraît-il, irrépressible. Il est vain de lutter contre la nécessité, il s'agit de se laisser porter, de se soumettre au capitalisme comme au destin qui nous échoit. Cette soumission au mécanisme du marché, que l'on aime à nous présenter comme l'attitude rationnelle par excellence, a cependant des relents païens - ce que Benjamin a su mettre en évidence.
Le capitalisme remplit en effet selon Benjamin la
même fonction que ce que l’on a coutume de nommer religion, offrant une réponse et apaisant « les mêmes soucis, les mêmes tourments et les mêmes
inquiétudes » - ou, imposant à l’homme une
organisation dans laquelle tout va de soi, il endort ses questions, le
cantonnant dans l’immédiateté de la satisfaction, au moins virtuelle. Benjamin
met à jour sa structure religieuse, qui repose sur trois éléments, à savoir le
culte, la durée permanente de ce dernier, et son caractère culpabilisant.
Le
culte constitue entièrement cette religion, de laquelle sont absents dogme et
théologie. Le capitalisme se vit, se pratique, le sens naissant du culte
lui-même. L’absence de transcendance explique cet aspect constitutif du culte.
Ne se référant qu’à lui-même, rejetant toute référence extérieure, il est tel
qu’il se fait, dans l’immanence de son organisation. Les deux mythes que sont
la science et l’histoire, qui construisent leur propre sens, s’intègrent
parfaitement dans ce culte qui refuse tout dogme, nécessairement restrictif.
Dès lors qu’aucune norme n’est établie a priori, l’action ne sera
évaluée qu’en fonction de son utilité : « L’utilitarisme y gagne, de ce
point de vue, sa coloration religieuse ». Tout est acceptable, si cela sert
le capitalisme. L’intérêt exclusivement pratique qu’on lui reconnaît sert cette
thèse selon laquelle il est religion, Benjamin rappelant que c’est ainsi que le
paganisme se rapportait à ses pratiques religieuses. Et le païen comme le
capitaliste, mus par ce même intérêt pratique, sont poussés à rejeter tout
individu s’y opposant comme des êtres inutiles et pesants pour la communauté :
« et que la communauté païenne considérait ceux des leurs qui ne
partageaient pas la même croyance ou n’en partageaient aucune comme des
incapables, exactement comme la bourgeoisie aujourd’hui considère ceux des
siens qui ne gagnent pas d’argent. »
La
religion reposant entièrement sur le culte, « le capitalisme est la
célébration d’un culte sans trêve et sans merci. ». Ellul reconnaissait dans la
sacralisation de la technique cette dualité qui partage la vie entre temps
profane, comme acceptation de l’ordre, et temps sacré, c’est à dire celui de la
transgression. Il observait cependant une certaine confusion entre la technique,
et le sexe qui avait pour fonction de s’en libérer momentanément. C’est cette
confusion que relève Benjamin, considérant pour sa part que le culte ne connaît
aucune rupture : « Il n’y existe pas de « jours ordinaires »
<, > pas de jour qui ne soit jour de fête, dans le sens terrible du
déploiement de la pompe sacrée <, > de l’extrême tension qui habite
l’adorateur. ». Les temps de repos ne sont pas des
temps de transgression, les loisirs que s’offrent les hommes relevant eux-mêmes
du culte. La culture - dont l’étymologie renvoie au culte - participe elle
aussi à cette perpétuelle célébration, ne se distinguant pas de la consommation
ordinaire. Le sport, la fête, les voyages, concourent de la même façon à cette
grande messe. Le capitalisme a pour caractéristique de tout récupérer,
d’attirer en lui tout ce qui chercherait à s’en exclure, à s’y opposer, à créer
à l’extérieur un ordre nouveau. Les jours de fête ne peuvent en effet être des
temps de renversement des valeurs, de consumation, de gaspillage des produits
et richesses fabriqués et accumulés dans la mesure où une telle remise en
cause, même ponctuelle, serait destructrice de l’ordre capitaliste. Si elle a
lieu, c’est par conséquent dans le cadre de la consommation, qui est celui du
culte.
En
troisième lieu le culte est culpabilisant, ce qui fait la particularité du
capitalisme, le culte se caractérisant d’ordinaire par sa fonction expiatoire.
Le capitalisme ne cherche en effet pas la rédemption, mais entraîne l’homme
vers la catastrophe : « Ce que le capitalisme a d’historiquement inouï
tient à ce que la religion est non plus réforme mais ruine de l’être. ». La religion ne nourrit plus
l’espoir de l’homme, mais l’enfonce dans le désespoir, le seul salut pouvant
être attendu n’étant pas dans une renaissance, mais dans la mort. Cet élan
culpabilisant ne concerne pas seulement les « prêtres», qui prêchent
pour ce monde dans lequel on ne peut plus vivre. Il pénètre chaque homme, dans
la mesure où il rend impossible tout perspective de salut collectif :
« Les « soucis » sont l’index de cette conscience coupable de
l’absence d’issue. Les « soucis » naissent dans la peur qu’il n’y ait
pas d’issue, non pas matérielle et individuelle, mais communautaire. ». La pauvreté elle-même n’échappe pas
à la culpabilité. Il ne suffit pas de s’aménager une bulle dans laquelle on
s’isole, cherchant dans sa solitude spirituelle et indifférente à l’argent son
propre salut. Une religion qui entraîne le monde entier à sa perte rend
impossible tout retrait salvateur, car la rédemption est celle de la communauté
ou n’est pas.
Il s’agit dès lors pour chacun de nous de s’interroger sur sa
foi… et, peut-être, d’affirmer son athéisme en brisant, par la question du sens,
le cadre étriqué et étouffant du droit et de l’économie qui fonde le système
libéral.
Cf. W. Benjamin, Fragments, trad. fr. C. Jouanlanne et J.F. Poirier, Paris, PUF, 2001, p.110-113.
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